Aviajaa et Arnaq, Danseuses masquées

Deux sœurs groenlandaises perpétuent l’art ancestral de la danse des masques, une tradition inuite qui mêle réflexion et divertissement.

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Dernière mise à jour 21 avril 2026


Le public retient son souffle. L’air tremble. Le silence se brise dans un rugissement profond, faisant écho à 4 000 ans de rituels. Deux visages, couverts de rouge et de noir, sortent de l’ombre. Les mains s’entrelacent, les corps ondulent et se déploient, les pieds martèlent le sol. Quelque chose d'ancestral s'éveille : un monde d'esprits.

Arnaq & Aviaaya, danseurs masqués

Apprendre à surmonter la peur

Aviajaa et Arnaq sont deux sœurs vivant à Sisimiut qui pratiquent l’uaajeerneq, la danse des masques du Groenland, l’une des plus anciennes traditions théâtrales du peuple inuit. Bien avant les spectacles et les festivals culturels, cette danse remplissait une fonction à la fois pratique et profondément psychologique dans la vie arctique.

« Autrefois, quand on demandait aux anciens : “Qu’est-ce qui vous fait le plus peur dans la vie ?”, ils répondaient : “le monde des esprits” », explique Aviaaja, se souvenant des enseignements qui lui ont été transmis. Le système de croyances inuit repose sur l’animisme, la conviction que la nature est vivante et peuplée d’esprits, ce qui exige des humains qu’ils vivent en harmonie avec leur environnement pour éviter le malheur.

On n’a jamais protégé les enfants de la peur. « Nos ancêtres apprenaient aux enfants à gérer la peur, poursuit-elle, afin qu’ils ne cèdent pas à la panique lorsque les esprits apparaissaient. » Dans ce paysage arctique où l’obscurité règne pendant la moitié de l’année et où rôdent les ours polaires, la panique pouvait être mortelle.

Les enseignements anciens prenaient forme à travers les masques et les mouvements. « C’est pourquoi, dès la petite enfance, les parents avaient l’habitude d’exécuter la danse des masques pour leurs enfants », explique Aviaaja.

Le masque et sa signification

Autrefois, les danseurs masqués du Groenland fabriquaient leurs masques à partir de bois flotté et de parties d’animaux, comme des os et de la fourrure, créant délibérément des figures grotesques et comiques. Aujourd’hui, le maquillage tend à remplacer les masques sculptés, mais le symbolisme perdure.

« La danse masquée a un sens », explique Aviaaja en commençant à se maquiller le visage. « Le rouge symbolise la vie. Le noir, le monde des esprits. Et le blanc, le respect envers nos ancêtres. »

Aviaaja et Arnaq placent également une structure en bois à l’intérieur de leur bouche, déformant leur visage en des formes inhabituelles qui font ressortir les joues et les lèvres. « Nous appelons cela un oqummiaq, fabriqué en bois », expliquent-ils. « Cela permet au visage de se transformer. On ne trouve cela nulle part ailleurs dans le monde. »

Les rythmes du courage

« Il existe trois styles de performance différents : le comique, le sensuel et l’effrayant », explique Aviaaja. La danse passe avec fluidité de l’un à l’autre ; le rire peut se transformer en malaise ; la peur peut être adoucie par l’espièglerie. Le public n’a jamais le temps de se caler.

En tant que sœurs, elles partagent une intuition commune de cet équilibre. « Nous savons comment travailler ensemble : qui va faire peur, qui va réconforter. Par exemple, si nous essayons toutes les deux de faire peur, ce serait trop fatigant. Ainsi, si l’une y va plus fort, l’autre peut adoucir le ton. »

Parfois, la danse prend des traits zoomorphes. « Parfois, nous agissons comme des animaux. J’imite le grognement de l’ours polaire ou le cri du renard », explique Aviaaja. À travers l’imitation, la frontière entre l’humain et l’animal commence à s’estomper, faisant écho à la vision traditionnelle du monde inuit selon laquelle les personnes, les animaux et la nature sont tous interconnectés ; chacun possédant une sorte d’esprit ou d’âme.

Perpétuer la tradition

En se produisant ensemble et en public, Aviaaja et Arnaq se dévoilent dans leur plus grande vulnérabilité, faisant preuve de courage et invitant le public à être témoin de cette bravoure et à y prendre part. À l’instar de leurs ancêtres, elles enseignent à travers le rituel, encourageant les autres à participer à cette expérience commune d’expression humaine et culturelle : « J’ai le sentiment de perpétuer ce que mes ancêtres pratiquaient. »

Ce faisant, la danse masquée continue de donner forme et voix à l’identité inuite du Groenland. L’uaajeerneq est l’incarnation même de la culture ; son énergie sauvage et transformatrice évoque quelque chose d’ancestral et de puissant. Comme le confie l’une des sœurs : « Quand j’ai fini, j’ai la gorge serrée. J’ai l’impression que quelque chose de puissant est arrivé. » Dans ces moments-là, la danse leur rappelle – ainsi qu’à la communauté – qui elles sont, d’où elles viennent, et comment le courage, la créativité et les liens peuvent maintenir la culture en vie.

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